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"La plus secrète mémoire des hommes" de Mohamed Mbougar Sarr

Photo du rédacteur: Comité de lecture
Comité de lecture
1 avr. 2022
3 min de lecture

Dernière mise à jour : 4 avr. 2022

Par Marie-Françoise et Patrick :


Mohamed Mbougar Sarr, né le 20 juin 1990 à Dakar au Sénégal, est un romancier d'expression française et lauréat du prix Goncourt 2021 pour La Plus Secrète Mémoire des hommes. C'est le premier écrivain d'Afrique subsaharienne à être récompensé par ce prix prestigieux.

Le lecteur suit l'histoire d'un jeune auteur sénégalais dans le Paris contemporain, enquêtant sur l'auteur d'un livre mythique et mystérieux « Le labyrinthe de l'inhumain », qui a été écrit au début de XXème siècle et a disparu ensuite ainsi que son auteur TC Elimane. Nous sommes entraînés dans un dédale d'époques, de personnages, de lieux et de récits souvent complexes qui nous amènent à réfléchir sur des thèmes communs à tous les hommes , tels que le racisme, l'esclavage, la politique, la colonisation , les croyances religieuses africaines etc. .. La langue française riche et originale qui soutient les idées et les personnages fait de cette œuvre un plaidoyer à la fois pour la francophonie et pour la littérature ; la grande question qui se pose est : pourquoi écrire ? « Ecrire ou ne pas écrire » sont les derniers mots de ce roman qui mérite bien la distinction qu'il a reçue .

Marie-Françoise


« Un grand livre n'a pas de sujet et ne parle de rien, il cherche seulement à dire ou découvrir quelque chose, mais ce seulement est déjà tout, et ce quelque chose aussi est déjà tout.»

« La plus secrète mémoire des hommes » n'a pas de sujet, mais des sujets et aborde tellement de thèmes différents. C’est surtout un grand livre.

Il nous fait voyager dans la littérature, naviguer dans le temps (le roman se déroule sur un siècle), au milieu de trois continents (L' Europe, l'Afrique, l'Amérique), il traverse l'histoire (les deux guerres mondiales, la colonisation) et s’enracine dans le cœur des Hommes.

C'est la quête de Diégane Latyr Faye, un jeune écrivain sénégalais vivant à Paris qui découvre en 2018 un livre mythique " Le Labyrinthe de l'inhumain" de T.C. Élimane, lui aussi sénégalais. Ce roman, œuvre unique, paru en 1938, salué par la critique connaitra un beau succès, mais sera vite retiré de la vente après que son auteur, d'abord qualifié de "Rimbaud nègre", soit accusé de plagiat et disparaitra mystérieusement dans la nature. Diégane n'aura de cesse de retrouver la piste de l'auteur et la vie de ce livre maudit. « la route est tortueuse. Longue. Parfois mortelle. On cherche TC Elimane, et un précipice silencieux s'ouvre soudain sous nos pieds. Comme une gueule sans fond »,« plus on découvre un fragment du monde, mieux nous apparaît l'immensité de l'inconnu et de notre ignorance».

Diégane dans cette quête qui se déroule comme une enquête policière, est aussi à la recherche d'un sens à sa vie; quel homme est-il. Quel écrivain veut-il être ? «une voix résonne et vous frappe [--] et elle vous révèle [--] que la volonté ne suffit pas, aucune qualité ne suffit jamais lorsqu’il est question de littérature, puisque écrire exige toujours autre chose».

Ce roman, avec ces récits qui se croisent et s'entrecroisent, comme le titre du livre qui fait l'objet de la quête de Diégane, est aussi un véritable Labyrinthe qui mérite une grande attention pour éviter de se perdre. Et la récompense est magnifique, généreuse. Nous sommes emportés par une prose puissante et éblouissante.

Les thèmes évoqués sont nombreux :

de l'utilité de la littérature, « Et, alors que le monde se détruit et se désagrège, n'est-il pas ridicule de débattre sur l'utilité de la littérature ? Ce monde ne sera pas perdu tant que des personnes pourront débattre sur la littérature. Il faut faire comme si la littérature était la chose la plus importante sur terre».

Celui de l'écrivain et de l'éternel dilemme, écrire ou ne pas écrire puisque tout a déjà été écrit,

de la critique littéraire, et "du rêve des écrivains africains et étrangers d'être reconnus par la critique française, malgré la conscience qu'ils resteront des écrivains exotiques »,

en passant par la colonisation, les relations ambiguës entre africains et colonisateurs , le racisme,

la magie et la sorcellerie africaine, les révoltes contre les dictatures ,

l'amour, l'amitié.

Et aussi, l'exil et les souvenirs d'enfance : «Le monde que j'ai quitté a disparu dès que je lui ai tourné le dos. J'ai cru, l'habitant et y ayant enterré comme un trésor mon enfance, qu'il était devenu indestructible. J'ai cru à sa loyauté éternelle pour mon existence passée.»

Et surtout la recherche d'un sens à la vie : " la vie n'est rien d'autre que le trait d'union du mot peut-être ».

Alors, un grand livre ? pour ma part, je le pense. Ce prix Goncourt 2021, absolument mérité, n’est pas le fruit du hasard. « Un hasard n’est jamais qu’un destin qui s’ignore ».

Patrick

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